À l’entrée d’un terrain d’une banlieue de Dakar, les sachets s’ouvrent et le sel part à la volée, comme on sème. Un à un, les lutteurs suisses entrent et s’élancent dans une course derrière leur guide sénégalais, qui continue de répandre le sel sur leur passage.
Pour cette rencontre, les lutteurs suisses ont troqué leurs tenues habituelles contre celle de leurs hôtes. En Suisse, la lutte – ou « Schwingen » – se pratique avec une épaisse culotte en toile de jute, portée par-dessus un pantalon. Elle sert de prise : en s’en saisissant, les lutteurs tentent de déséquilibrer leur adversaire et de le plaquer au sol.
À Dakar, ces lutteurs ont découvert une autre tradition. La lutte sénégalaise, ou « laamb », se pratique torse nu, avec un pagne noué autour de la taille. Les lutteurs y ajoutent souvent des gris-gris et des amulettes, censés les protéger.
Pour bien nouer le pagne, les lutteurs suisses ont pu compter sur l’aide d’une des stars de la lutte sénégalaise, Émile François Gomis, alias « Franc », à l’origine de cette rencontre.
Puis est venu le rituel des bains mystiques: quelques gouttes d’eau versées sur leurs corps, en référence aux pratiques de protection auxquelles se soumettent certains lutteurs sénégalais avant un combat. Les tambours donnent le rythme, les chants traditionnels s’élèvent.
– « Beau combat » –
C’est ensuite au tour des Sénégalais de faire leur entrée, drapés dans leur « leppi », pagne traditionnel. Les premiers combats opposent de jeunes lutteurs. À chaque prise, le public réagit, encourage et s’anime autour de l’arène.
Puis la foule s’agite. Modou Lô, icône de la lutte sénégalaise et habitant de la commune, fait son apparition. Cris et applaudissements accompagnent son arrivée. Avec ses poulains, il offre un moment de danse au rythme des percussions.
Les lutteurs suisses se joignent à la célébration, sous les applaudissements des spectateurs. Place ensuite à la séquence des affrontements. En lutte sénégalaise, la tradition a d’abord fait la loi : les lutteurs suisses ont été battus par leurs hôtes.
« Lui, il en fait tout le temps, moi c’est la première fois. Et il était plus fort », reconnaît en riant auprès de l’AFP le lutteur suisse Matthieu Burger, qui garde un souvenir d’un « beau combat, dans le respect ».
La différence majeure à ses yeux : en lutte suisse, on tient l’adversaire en permanence, alors qu’ici on peut difficilement le saisir car la distance est plus grande. Il se dit convaincu que cette expérience lui servira dans sa pratique.
Puis les rôles se sont inversés : les Sénégalais ont à leur tour enfilé les culottes de jute, pour pratiquer la lutte suisse. Et sur ce terrain, les invités se sont vengés de leurs défaites.
– « Notre fierté » –
« Quand on a lutté selon notre culture, nous les avons tous battus. Mais quand ils sont venus avec la leur, ils la maîtrisent mieux », résume auprès de l’Afp Moussa Dioum, lutteur sénégalais. « Nous n’avons pas à rougir parce qu’en luttant avec eux, nous leur avons donné du fil à retordre », poursuit-il, plaidant pour que l’initiative se poursuive et que de jeunes lutteurs sénégalais, souvent sans soutien, puissent un jour aller pratiquer en Suisse.
Pour « Franc », l’initiateur de la rencontre, l’objectif est atteint : « C’est ce que nous voulions, venir montrer la culture sénégalaise, notre fierté. La lutte, c’est notre sport ».
Le maire de la commune de Parcelles Assainies où s’est tenue la rencontre, Aboubacar Djamil Sané, a salué une rencontre incarnant « la richesse et la vitalité des relations entre la Suisse et le Sénégal ».
Pour lui, la lutte – sénégalaise avec sa puissance et ses rituels, suisse avec sa rigueur et son histoire de plusieurs siècles – est un « pont culturel et sportif » entre les deux nations. Il a formé le voeu que cette journée soit le point de départ d’une coopération durable entre instances sportives, clubs et collectivités.
L’ambassadrice de Suisse au Sénégal, Tamara Mona, s’est dite « très fière » d’assister à ce moment, qui permet de voir « l’enthousiasme des jeunes pour un sport, pour une tradition ».
Représentant le gouvernement suisse aux Joj, Patricia Danzi, directrice générale de l’Agence suisse de développement et de la coopération, également ancienne athlète ayant participé aux Jeux, a fait part de son émotion. Cette rencontre prouve que « les Jeux, ce n’est pas seulement dans les stades, c’est aussi dans les quartiers », a-t-elle relevé.

