Samedi soir, au stade Abdoulaye Wade de Diamniadio, le Sénégal a ouvert devant le monde les premiers Jeux olympiques organisés sur le sol africain. Le président Bassirou Diomaye Faye a déclaré les Jeux ouverts à 19h57, devant 205 délégations. Mais au-delà du protocole, le spectacle de deux heures a raconté une histoire, celle d’un continent qui se souvient et transmet.
Pour raconter cette transmission, la cérémonie s’est appuyée sur trois générations d’une même famille symbolique. La mère, Alkebulan, représentait les valeurs ancestrales. Son fils Keb incarnait l’Afrique d’aujourd’hui. La petite Sitoë symbolisait l’avenir du continent.
Ce fil entre passé, présent et avenir répondait au thème “hier, aujourd’hui, demain”. Les détails visuels parlaient aussi. Keb arrivait sur une moto ornée de cornes de zébu, inspirée du film culte sénégalais ”Touki Bouki”. C’est un clin d’œil au cinéma de Djibril Diop Mambéty, fait de fuite et de désir d’ailleurs. Ici, la moto ramenait au contraire vers la maison.
Cette maison avait un nom, celui d’une héroïne. Le prénom de la petite fille rend hommage à Aline Sitoë Diatta, figure de la résistance anticoloniale et héroïne nationale. Originaire de Casamance, elle fut guide spirituelle avant de devenir un symbole de dignité face à l’ordre colonial. Faire d’elle l’enfant porteuse de la flamme, c’était placer le sport sous le patronage d’une femme qui avait tenu tête.
Autour de cette figure, le spectacle a convoqué la culture populaire sans la folkloriser. Une centaine de lutteurs ont exécuté au centre du stade les danses de défi qui précèdent les combats, parmi lesquels Modou Lô, Eumeu Sène, Sa Thiès et Franc. Ce rituel s’est codifié au fil du temps pour devenir une performance artistique. Les médias le nomment tantôt touss, tantôt bakku. Le Simb, lui, vient de la rue. Ce spectacle fait vibrer les quartiers populaires autant que les grandes cérémonies culturelles, et sa place dans l’ouverture des JOJ allait de soi. Le Ndawrabine, le Goumbé, le Wango et le Yéla ont complété ce répertoire de danses traditionnelles. Il s’y ajoute un détail touchant : le Tingandé, accessoire traditionnel des éleveurs du Fouta, a été choisi par la jeune Ndèye Mariama Diop, lauréate du concours de la mascotte AYO, pour orner le costume du jeune lion. Une enfant a ainsi laissé sa marque sur la cérémonie.
La flamme, le savoir et les femmes
Si l’arène racontait la force, une autre séquence évoquait la science. Un groupe de comédiens en blouses de médecins s’est approché de Sitoë, évoquant le carbone 14 et le patrimoine scientifique africain. Une référence directe à Cheikh Anta Diop, l’égyptologue et physicien sénégalais qui a fait de son laboratoire un instrument de réhabilitation de l’histoire africaine. C’est donc un personnage incarnant Cheikh Anta Diop qui remet à l’enfant l’héritage de son savoir. La flamme olympique rejoignait ainsi une autre lumière, celle de l’intelligence africaine.
Cet héritage, il fallait ensuite le confier à ceux qui le portent, et le final fut sans doute le moment le plus émouvant. Quatorze femmes ont accompagné Sitoë et lui ont remis la flamme qu’elle cherchait depuis le début de l’histoire. Chacune représentait une région du Sénégal. Leur geste avait la force d’un rite. Le pagne tissé, le rabbal, est en Afrique de l’Ouest un langage social et rituel, et le dérouler ou le déposer au sol est une haute marque de respect. Devenue jeune femme, Sitoë a alors prononcé une phrase que la presse a retenue : “La flamme n’appartient à personne.” Cette flamme, allumée à Athènes le 10 septembre, avait déjà parcouru les quatorze régions du pays. Elle appartient à tous ceux qui la portent.
De la région à l’échelle du continent, l’image suivante a élargi encore le cercle. Baaba Maal a conduit un hommage aux cinquante-quatre pays africains pendant que 360 danseurs dessinaient sur la pelouse une immense carte de l’Afrique. Cette image d’unité a marqué les délégations étrangères. Un encadreur de l’équipe afghane a qualifié la cérémonie de “formidable”. Kirsty Coventry, présidente du Comité international olympique (CIO) a résumé l’émotion du moment : “Je suis fière d’être une femme africaine”.
Ce récit tire enfin sa force de sa fabrication. Les grandes cérémonies olympiques sont souvent confiées à des agences internationales. Dakar a fait un autre choix : la direction artistique à Xalil Cissé, la direction des cérémonies à Khady Niang, la mise en scène à Adama Diop. La cérémonie a mobilisé 1 115 participants, dont 628 danseurs recrutés dans les régions, et près de 1 500 costumes ont été confectionnés au Sénégal. Le message était cohérent avec le fond : une histoire de transmission, portée par ceux qui la vivent.
Ce que les sources ne tranchent pas
Reste à signaler les points sur lesquels les médias divergent, et une réserve qui donne sa profondeur à la fête. Le Comité international olympique indique que la vasque a été allumée par deux jeunes athlètes sénégalais, Abdourahmane Marième Sy et Aïcha Diop. Un autre site attribue ce geste à la présidente du Cio. Privilégions la version du Cio. Par ailleurs, le journal Le Quotidien salue, dans une tribune, le déroulement de la cérémonie tout en rappelant, avec gravité, que deux jeunes femmes ont été tuées en juillet. Elle appelle à veiller sur la flamme que Sitoë a reçue. Un pays qui célèbre ses filles s’engage aussi à les protéger.
Les Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ) Dakar 2026 se poursuivent jusqu’au 13 novembre, mais l’essentiel s’est joué samedi, quand une enfant a reçu la flamme des mains de quatorze femmes et que tout un stade a compris que l’avenir se transmet. Dakar n’a pas seulement ouvert des Jeux. Elle a rappelé que l’Afrique raconte elle-même son histoire.
APS

