Au Cameroun anglophone, le pape attendu au chevet d’un conflit qui perdure

« Bienvenue en Ambazonie ! », lance un vendeur au milieu du vacarme du marché central de Bamenda, du nom de la république revendiquée depuis 2017 par des indépendantistes au Cameroun anglophone, où le pape Léon XIV est attendu jeudi.

Dans la principale ville de la partie anglophone, où de nombreux policiers et militaires patrouillent ces derniers jours, un certain calme est revenu. Mais dans la région, le conflit qui a éclaté il y a près de dix ans continue de faire rage.

« Au moment où le pape foulera la terre de Bamenda, nous voulons la paix, tous les meurtres et les enlèvements doivent cesser », espère Giovanni Mbuna, enlevé par des indépendantistes en 2023, interrogé par l’AFP au sortir de la messe dominicale.

Fin 2016, des manifestations avaient été violemment réprimées par le gouvernement dans la région. Des enseignants et des avocats dénonçaient la mainmise croissante du pouvoir, majoritairement francophone, sur les systèmes éducatif et juridique des deux régions anglophones, où vit 20% de la population camerounaise.

– « République d’Ambazonie » –

A la suite de cette répression est né en 2017 un conflit opposant des indépendantistes, qui proclament la « République d’Ambazonie », au gouvernement de Yaoundé. Pris en étau, les civils sont devenus la cible d’extorsions, de violences, d’enlèvements contre rançon et d’assassinats. Au moins 6.000 d’entre eux sont morts depuis 2016, selon l’ONU.

Un soir de novembre 2023, six hommes ont encerclé le véhicule de Giovanni Mbuna et l’ont kidnappé, ainsi qu’un ami et un voisin. Détenu et torturé pendant trois jours, ses geôliers ont demandé 4 millions de francs CFA – environ 6.000 euros – pour sa libération. Pour réunir cette somme, il lui a fallu solliciter l’aide de sa famille et vendre sa voiture.

Outre les enlèvements contre rançons, certains groupes prélèvent des taxes sur chaque foyer, et profitent du moindre motif – ouverture d’un commerce, construction, mariage, funérailles -, pour extorquer les populations, explique ce fidèle de 36 ans, responsable du centre pour la jeunesse du diocèse.

Mais le niveau de violence a baissé, affirme-t-il, à l’instar du gouverneur de la région du Nord-Ouest, Adolphe Lele Lafrique, qui évoque « un retour progressif de la paix » dans « la plupart des communautés ».

– « Entre les deux » –

« Quand je me suis réfugiée ici, il n’y avait pas de paix, parfois nous restions des heures sans sortir », se souvient Dook Bisanga, vendeuse de poisson séché au marché. En 2016, des militaires ont ravagé sa maison et elle a dû quitter son village, Bani Ngonga, pour se réfugier à Bamenda. Elle n’y est jamais retournée. Les forces de sécurité, elles aussi, extorquent la population et commettent des exactions. « Nous sommes vraiment entre les deux », se désole Dook Bisanga.

En 2020, des soldats ont tué au moins 21 personnes, dont des femmes enceintes et des enfants à Ngarbuh. Fait rare pour des exactions imputées à l’armée, trois soldats ont été reconnus coupables d’assassinat et condamnés en février à des peines de prison ferme allant de 5 à 10 ans.

Comme Dook Bisanga, plus de 330.000 personnes étaient déplacées à l’intérieur du Cameroun en 2025 et plus de 100.000 autres se sont réfugiées au Nigeria voisin, selon l’ONU. Et la fin du conflit semble encore lointaine. En novembre, John Berinyuy Tatah, devenu depuis l’archevêque auxiliaire de Bamenda, a été enlevé avec cinq autres prêtres puis séquestré durant deux semaines.

– « Décolonisation incomplète » –

Les combattants séparatistes lui ont dit avoir prêté serment et juré de « lutter pour la liberté des Camerounais anglophones » jusqu’au bout, explique-t-il à l’AFP.

Avant de parler de paix ou de réconciliation, « il faut résoudre les causes de ce conflit : la décolonisation inachevée du Cameroun occidental, la marginalisation, l’éradication identitaire et la tentative d’assimilation », estime Joseph Awah Fru, avocat à Bamenda. Il défend les dix leaders séparatistes condamnés à des peines de prison à vie en 2019, jugement cassé par la Cour suprême en mars. D’autres sont détenus à l’étranger, comme Lucas Ayaba Cho en Norvège.

Les séparatistes aussi espèrent beaucoup de cette visite. Le groupe Unity Warriors of Ambazonia explique à l’AFP attendre du pape qu’il presse le gouvernement de relancer des négociations « où les racines du conflit pourraient être discutées ». « La venue du pape va adoucir le cœur des extrémistes pour que nous puissions trouver un terrain d’entente (…) et aboutir à une solution pacifique », espère Samuel Kleda, archevêque de Bamenda et président de la conférence épiscopale du Cameroun.

« Il est possible que [le président Paul Biya et le pape] discutent de la crise, et que [le pape] fasse quelques suggestions », glisse l’archevêque, réputé proche de Léon XIV. « C’est la première fois depuis le début du conflit que tout le monde parle le même langage : tout le monde souhaite la bienvenue au Saint-Père », note-t-il, plein d’espoir.

AFP

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