Combats à « l’artillerie lourde », frappes de drone : un récent regain de tensions au Tigré, fait craindre un retour de la guerre dans cet Etat régional du nord de l’Ethiopie, généralement attisée par des pays étrangers.
– Quelle est la situation ? –
Depuis plusieurs mois, l’armée fédérale éthiopienne (ENDF) et les forces tigréennes (TDF) sont massées de chaque côté de la frontière du Tigré, sur fond d’animosité croissante entre le gouvernement fédéral du Premier ministre Abiy Ahmed et les autorités rebelles de l’État régional, issues du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), parti désormais illégal qui a dirigé l’Ethiopie entre 1991 et 2018.
Chacun accuse l’autre de déclencher un nouveau conflit, après la guerre destructrice qui les a opposées entre 2020 et 2022, faisant au moins 600.000 morts.
Un accord de paix signé à Pretoria a mis fin aux combats et a assuré un calme précaire jusqu’à de nouveaux affrontements, fin 2025, entre l’armée fédérale à des troupes tigréennes.
Le 1er août, le Tplf, a répondu sur sa région historique depuis qu’il a été progressivement marginalisé à Addis Abeba après l’arrivée au pouvoir de M. Abiy en 2018, a accusé les Endf d’avoir attaqué ses forces à Shererina, près de la frontière avec le Soudan, avec notamment de l’artillerie lourde.
Lundi, le Tplf a déclaré des frappes de drone contre des soldats tigréens dans le sud du Tigré. Un responsable médical local a indiqué à l’Afp qu’au moins quatre combattants tigréens avaient été blessés.
Addis Abeba n’a évoqué publiquement aucun de ces événements qui ont été confirmés par l’ong Acled, spécialisée dans l’observation des conflits.
Pour Cameron Hudson, analyste au Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS) à Washington, les récents mouvements de troupes « augmentent le risque d’un nouveau conflit ».
Jalale Getachew Birru, analyste d’Acled, estime que début 2024 les forces tigréennes comprenaient environ 270.000 soldats. « Toutefois, on ne dispose d’aucune information sur l’effectif actuel des Tdf, car elles continueront activement leur recrutement », notamment via des enrôlements forcés, souligne-t-elle.
Le gouvernement fédéral s’est de son côté lancé depuis un an dans la production de drones, arme lui ayant permis, selon plusieurs observateurs, de stopper l’avancée des Tdf vers Addis Abeba en 2021.
« Le Tplf semble s’engager dans un conflit potentiel dans une position bien plus affaiblie que lors de la précédente guerre « , affirme Cameron Hudson.
– Quels acteurs ? –
Le vice-président du Tplf, Amanuel Assefa assure à l’Afp être prêt à collaborer avec « quiconque combat le gouvernement fédéral » éthiopien.
Les autorités éthiopiennes accusent d’ailleurs le TPLF de s’être allié avec l’Erythrée voisine. Et d’avoir tissé des liens avec les miliciens Fano de la région éthiopienne voisine de l’Amhara, qui ont pris les armes en 2023 contre Addis Abeba.
Erythrée et Fano, ennemis historiques du TPLF, ont épaulé l’armée fédérale contre le TPLF lors du précédent conflit, avant que l’animosité contre M. Abiy n’entraîne un retour d’alliance.
« Ce qui m’inquiète davantage, par rapport à la précédente guerre au Tigré, c’est que de nombreux nouveaux acteurs extérieurs sont susceptibles d’attiser ce conflit, comme le Soudan, l’Egypte et l’Erythrée », analyse Cameron Hudson.
L’armée soudanaise qui affronte depuis 2023 les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) accuse l’Ethiopie de les laisser opérer au Soudan depuis le sol éthiopien.
Addis Abeba n’a jamais réagi à ces accusations, alimentées notamment par les liens étroits qu’elle entretient avec les Emirats arabes unis, accusés, malgré leurs démentis, d’armer les Fsr.
Quant au Caire, il est à couteaux tirés avec Addis Abeba depuis la construction d’un mégabarrage éthiopien sur le Nil, qu’il considère comme une « menace existentielle ».
La précédente guerre du Tigré « s’était limitée au territoire éthiopien », rappelle Kjetil Tronvoll, spécialiste de la région au Oslo New University College, mais ces multiples acteurs pourraient en faire la « deuxième guerre mondiale africaine », dit-il, en référence à la guerre du Congo ayant impliqué neuf pays africains entre 1998 et 2003.
– Où est la diplomatie ? –
L’envoyé spécial de l’Union africaine (UA) pour la Corne de l’Afrique, Olusegun Obasanjo, s’est rendu en juin à Mekelle, capitale du Tigré. L’ex-président du Nigeria a « commencé un processus de discussions autour de l’accord de Pretoria », explique à l’Afp un diplomate africain ayant requis l’anonymat.
Marraine de l’accord, l’Ua, dont le siège est à Addis Abeba n’a pas communiqué sur les récents affrontements. Et les Etats-Unis, qui avaient contribué à l’arrêt des combats, sont aux abonnés absents.
Or « Washington devrait jouer un rôle clé dans l’apaisement des tensions dans la région, mais les autorités américaines cherchent à satisfaire tout le monde tout en défendant leurs propres intérêts étroits », souligne Cameron Hudson.
Lequel met en garde sur les « effets dévastateurs » d’un éventuel nouveau conflit « tant en matière de sécurité maritime que de terrorisme dans la région ».
AFP

