À Kafountine, les artisans s’emploient à préserver leur savoir-faire dans un contexte marqué par la baisse de la fréquentation touristique, le manque d’accompagnement institutionnel et la précarité croissante de leurs conditions de travail.
Chef-lieu d’une commune de dix-neuf villages, dont quatorze insulaires, Kafountine est l’une des principales portes de sortie de la Basse-Casamance.
Selon le maire David Diatta, ‘”son nom proviendrait d’une expression mandingue utilisée par les premiers habitants pour désigner l’endroit de sortie”.
Peuplée de 41 000 âmes habitants officiellement recensés, une démographie qui atteint près de 50 000 personnes avec l’arrivée des saisonniers, la commune s’étend sur plus de 900 km² entre le continent et les îles.
Sa position géographique proche de la Gambie et ouverte sur l’océan Atlantique en fait un carrefour économique où convergent pêcheurs, commerçants et visiteurs.
Principal poumon économique de la commune, le quai de pêche de Kafountine concentre à lui seul entre 80 et 85 % de la production halieutique de la région de Ziguinchor et accueille des pêcheurs venus de tout le Sénégal ainsi que de plusieurs pays de la sous-région.
Au-delà de cette activité, la commune mise également sur un important potentiel touristique et culturel, avec ses plages, ses îles, ses campements villageois et un riche patrimoine artistique porté par des peintres, artisans et musiciens.
À quelques centaines de mètres de la plage de Kafountine, derrière une rangée d’arbres et loin de l’effervescence du quai de pêche, le village artisanal semble vivre hors du temps.
Les ateliers de peinture, de sculpture, de teinture‘’bogolan’’ ou de vannerie restent ouverts, mais les visiteurs se font rares. Ici, les artisans continuent de créer par passion, malgré des revenus irréguliers, une faible visibilité et un accompagnement institutionnel qu’ils jugent insuffisant.
Dans son atelier aux murs couverts de toiles colorées, Bakary Dembo Sané, plus connu par le surnom de ‘’Fixsa’’, affine les derniers détails d’une gravure. Le bruit de la lame qui entaille délicatement le caoutchouc rompt le silence qui règne dans le village artisanal.
Le quadragénaire raconte que son surnom lui a été donné par des touristes anglais, séduits par sa capacité à donner forme à leurs idées.
”Ils disaient toujours : You fixing good. C’est devenu Fixsa‘’, raconte-t-il en souriant. Pourtant, rien ne le prédestinait à devenir artiste plasticien.
À ses débuts, Bakary jouait dans une troupe de théâtre locale, ”Jinna Bantang”, une expression mandingue signifiant ” L’arbre des génies”. Les tournées artistiques à travers le Sénégal nourrissent alors sa curiosité.
Sa trajectoire bascule en 2012 lorsqu’un artiste malien lui apprend les techniques du bogolan, ce tissu traditionnel teint à partir d’écorces d’arbres, d’argile et de pigments naturels.
”J’ai été fasciné par ce travail entièrement naturel. J’ai voulu apprendre”, confie-t-il. Quelques années plus tard, un artiste sénégalais lui enseigne la peinture, tandis qu’un ami britannique lui transmet les techniques de la linogravure et l’aide à équiper son premier atelier.
Une passion qui nourrit difficilement son homme
Depuis plusieurs années, Fixsa vit exclusivement de son art. Une existence rendue difficile par la forte dépendance au tourisme. ”Nous travaillons essentiellement pendant la saison touristique, entre décembre et mai. Aujourd’hui, cela fait plusieurs mois que nous n’avons presque plus vu de touristes”, explique-t-il.
Ses principales ventes proviennent de son ami anglais qui expédie régulièrement ses œuvres vers l’Europe. ”On peut passer plusieurs semaines sans rien vendre. Mais je reste dans ce métier parce que je l’aime. C’est ma passion”.
Son rêve dépasse pourtant sa propre réussite. L’artisan souhaite ouvrir un atelier-école pour former gratuitement des jeunes de Kafountine. ”Si j’avais les moyens, je formerais chaque année cinq élèves tout en leur permettant de poursuivre leurs études”, dit-il.
”Le talent est là, mais il manque les moyens d’acheter la peinture, l’encre, les tissus ou les papiers”, fait remarquer Fixsa.
Bakary Dembo Sané regrette surtout le manque de considération dont est victime le village artisanal. Selon lui, peu d’efforts sont consentis pour faire connaître cet espace pourtant riche en savoir-faire. ”Avant que l’État ne puisse nous aider, il faut déjà que la mairie s’intéresse à nous. Venir nous rendre visite ne serait-ce que deux fois par an serait un signe d’encouragement”, estime-t-il.
Il appelle également les habitants de Kafountine à redécouvrir leurs propres artisans. ”Beaucoup de gens ignorent même qu’il existe une maison artisanale ici”, regrette-t-il.
Une histoire construite par la solidarité
Président du village artisanal, Pape Diop observe cette situation avec une certaine amertume. Artisan depuis 1983, il raconte avoir hérité sa passion de son père, antiquaire, qui sillonnait autrefois plusieurs pays d’Afrique.
”Quand j’ai arrêté l’école, mon père m’a demandé de le suivre. Il m’a dit qu’il allait me montrer un métier où je pourrais réussir’’. Arrivé presque par hasard à Kafountine après un détour par Ziguinchor, Pape Diop ne quittera plus cette localité.
Le village artisanal lui-même est né grâce à la solidarité de touristes européens. À l’époque, un vacancier français, confronté à l’absence d’un espace permettant aux visiteurs d’acheter des souvenirs pendant l’hivernage, mobilise des partenaires et obtient un financement pour construire les premiers ateliers.
Enclavement de la zone
Aujourd’hui encore, ce sont les artisans eux-mêmes qui assurent l’entretien du site grâce à des cotisations mensuelles.
‘’Chacun contribue selon ses moyens. Nous nous débrouillons seuls’’, déclare Paco surnom de Pape, la voix chargée d’émotions. Pour lui, les difficultés du village artisanal dépassent largement les seuls problèmes financiers.
L’enclavement, la faible signalisation et l’absence d’infrastructures limitent fortement l’arrivée des visiteurs. ‘’Beaucoup de personnes passent devant sans savoir qu’il y a un village artisanal derrière”, dit-il, estimant que le développement de l’artisanat passe nécessairement par celui du tourisme.
‘’Il faut une bonne route, préserver la mer et accompagner les artisans. Sans touristes, nous ne pouvons pas vivre de notre métier’’, lance-t-il.
Selon le président des artisans de la maison artisanale de Kafountine, cette réalité est partagée par de nombreux villages artisanaux du Sénégal. ‘’Les mêmes difficultés existent à Dakar, Saint-Louis, Saly, Mbour ou Tambacounda”.
La mairie reconnaît les limites de son action
Interpellé sur le manque de perspective de développement du village artisanal de Kafountine, le maire, David Diatta, reconnaît que les artisans ont ‘’parfaitement raison‘’ de réclamer davantage d’accompagnement.
Il admet que le potentiel culturel de Kafountine demeure largement sous-exploité. ‘’Les artistes, les peintres et les artisans constituent un véritable produit touristique qui demeure très peu valorisé‘’, affirme-t-il.
L’édile explique toutefois que les moyens financiers de la commune restent insuffisants pour transformer durablement le secteur. Selon lui, le développement du tourisme nécessite une intervention plus importante de l’État, pour améliorer les infrastructures routières, renforcer les capacités d’accueil et moderniser les équipements.
”Les ressources propres de la commune couvrent à peine les dépenses de fonctionnement‘’, souligne-t-il, estimant que la valorisation du potentiel touristique de Kafountine dépasse désormais les seules capacités de la municipalité.
Pour David Diatta, ce potentiel demeure toutefois insuffisamment valorisé et nécessite des investissements publics plus importants afin de faire de cette commune du sud du pays une destination touristique de premier plan.
En attendant d’éventuels investissements, les artisans poursuivent leur travail dans le silence de leurs ateliers. Chaque toile, chaque sculpture ou chaque pièce de bogolan porte l’espoir qu’un acheteur franchisse enfin le portail du village artisanal.
Car ici, au-delà de l’aspect mercantile, se cache derrière chaque artisan la volonté de préserver un savoir-faire transmis de génération en génération.
APS
