Au Sénégal, une chasse ancestrale enfiévrée pour faire tomber la pluie

Dans le vacarme effréné des tambours, des chants et des coups de fusils, quelques centaines de jeunes hommes sérères paradent et brandissent en transe leur butin du jour : chacals, varans, singes ou oiseaux. Leurs prises, espèrent-ils, apporteront l’hivernage, la saison des pluies au Sénégal.
A Ndiaye Ndiaye, localité de la ville de Fatick (ouest), se tenait lundi la 723e édition du Miss (ou « chasse ») de Diobaye, une tradition annuelle multiséculaire de la communauté sérère, censée faire venir la pluie et apporter la protection à son peuple.

Face à la déforestation, à la modernisation et au changement climatique qui installe plus tardivement l’hivernage, ce rite prélude à la saison des cultures a vu sa pratique bouleversée ces dernières années.

A califourchon sur sa mobylette, vêtu d’un chasuble camouflage, Ousseynou Laye Dione revient de sa septième chasse de Diobaye accompagné de huit autres jeunes hommes sous une chaleur torride.

« Nous pourchassons des animaux avec des motos. (…) A 100 mètres de l’animal, sur lui tire une balle et parfois, nous les heurtons de plein fouet », raconte ce sapeur-pompier de 26 ans.

Les chasseurs répartissent la prise en coupant à la machette des morceaux de l’animal qu’ils arborent à leur ceinture.

Seuls les hommes de la communauté sérère qui ont dépassé les rites d’initiation peuvent participer à cette chasse mystique.

La veille, un devin traditionnel, le saltigué, a prédit quel animal devait être tué pour pouvoir déclencher des pluies abondantes. Un secret partagé par les initiés.

Il se raconte que tout a commencé il ya sept siècles, lors d’une terrible sécheresse. Un devin aurait alors prédit le retour de la pluie si un animal spécifique était tué.

Le soir même où l’animal a été abattu, des pluies abondantes sont tombées à Ndiaye Ndiaye qui a connu une très belle récolte et depuis perpétue la tradition.

– Parade martiale –

Le retour de la chasse offre le spectacle d’une procession martiale débridée à travers les rues de la ville au son des tambours et des chants des hommes.

Coiffés de lianes protectrices, les yeux révulsés dans une transe extatique, les chasseurs frappent leurs machettes et tirent avec leurs fusils et pistolets pour éloigner les mauvais esprits.

« Le Miss constitue un moment de catharsis, une purification violente de l’espace, confiée aux plus jeunes », explique Sobel Dione, anthropologue spécialiste de la culture sérère.

A bonne distance, femmes et enfants, souvent hilares, parfois un peu inquiets des détonations, observant cette déambulation frénétique.

« C’est la fête ! » se réjouit un groupe d’amies.

Épilogue du défilé, les chasseurs regroupés par familles dansent devant les autorités traditionnelles, religieuses et les représentants de l’Etat, toutes armes sorties.

« C’est une fierté pour moi de représenter ma localité et de participer à cette culture », se félicite Mamour Diaw, 19 ans, le visage peint en blanc. « Nos champs de mil en ont besoin ».

– Changement climatique et déforestation –

Mais au cours des siècles, le Miss a dû changer avec son environnement et son époque.

Vêtu d’un élégant costume, fusil à l’épaule, Ousseynou Ndour, 56 ans, a vu les pratiques évoluer : « Les méthodes de chasse ont changé avec la participation des motos. Avant on marchait pieds nus dans la brousse, sans fusils. »

La vaste forêt de Diobaye n’est plus qu’une immense plaine aux arbres épars, dépeuplée par la déforestation des hommes et la salinisation des terres.

Les antilopes et rhinocéros chassés par les anciens ne peuplent plus la région.

Aujourd’hui, le changement climatique modifie la tradition : les pluies tombent de plus en plus tardivement, sur des périodes plus courtes.

Sitor Ndour, secrétaire général du comité d’organisation du Miss, note que la période de la chasse a reculé depuis plusieurs décennies : « Avant on le faisait au mois de mai. Parce que l’hivernage commençait déjà à s’installer. »

Les cultures d’arachide et de mil ont été adaptées : de nouvelles semences sont utilisées, qui doivent moins de temps pour arriver à maturité.

« Ces traditions ont la capacité d’évoluer » note M. Dione. « Elles protègent à la fois des savoirs concrets et un lien collectif au territoire, rendant l’adaptation climatique plus solide et plus humaine. »

L’Histoire se rappellera qu’en 2026, au lendemain du Miss de Diobaye, le Sénégal a connu sa première grande pluie de la saison.

AFP

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