Au Burkina, l’absence d’attaques jihadistes d’envergure depuis fin juin donne l’impression d’une répit sur le plan sécuritaire. Mais les analystes et les données révèlent un calme trompeur : les raids sont moins meurtriers, mais toujours réguliers.
Le pays est dirigé par la junte du capitaine Ibrahim Traoré depuis septembre 2022 et reste confronté aux offensives sanglantes des branches sahéliennes de l’Etat islamique (EIS) et surtout d’Al-Qaïda (JNIM), sur de larges pans de son territoire.
– Moins de morts, pas moins d’attaques –
Après un pic de 612 morts recensés pour le seul mois de juin, les violences ont nettement perdu en intensité avec 195 décès en juillet, 231 en août et 29 en septembre, selon les chiffres de l’ong Acled, spécialisée dans la collecte et l’analyse de données sur les conflits armés dans le monde.
Le nombre d’attaques, lui, reste stable, et la plupart sont revendiqués par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM). Elles se concentrent désormais surtout dans le nord du pays, visant les positions des forces burkinabè et de leurs supplétifs civils, les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP).
Mais les civils ne sont pas épargnés : le Jnim a par exemple « tué au moins 27 personnes lors de deux attaques menées dans la province du Yatenga » en septembre, selon l’ong de défense des droits humains Human Rights Watch (HRW).
« Si l’on s’en tient à la communication du Jnim, la violence insurrectionnelle ne cesse de s’enraciner au nord du Burkina Faso, notamment dans les régions de Bankui, Kuilsé, Liptako, Soum », affirme Abdel Nasser Elyessa, chercheur associé à l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme (AILCT) de Jacqueville, près d’Abidjan.
– Priorité au Mali pour le Jnim –
Cette apparente accalmie s’explique par une série de facteurs opérationnels, et pas nécessairement par un déclin des capacités militaires des jihadistes, qui se sont « au contraire renforcés récemment grâce à des échanges de prisonniers et à des revenus tirés des rançons », dit à l’Afp Hasret Kargin, chercheur spécialiste du Sahel.
Il souligne notamment que les affrontements entre le JNIM et son rival de l’Etat islamique dans le nord du Burkina, parmi les plus meurtriers ces dernières années, ont mobilisé des hommes, des armes et du temps.
« À cela s’ajoute la priorité qu’accorde le JNIM à ses opérations au Mali », où il a mené des attaques d’une ampleur inédite ces derniers mois et a mobilisé d’importantes ressources, « ainsi que les effets de la saison des pluies » rendant les déplacements motorisés et les déploiements de grande ampleur plus difficiles à mener, poursuit Hasret Kargin.
En outre, certains combattants sont « indisponibles » car ils « vont cultiver les champs pendant la saison des pluies », ajoute Abdel Nasser Elyessa.
– La réponse de l’armée burkinabè –
Selon Hasret Kargin, la coordination entre frappes aériennes et troupes burkinabè au sol a également contribué à « déjouer certaines opérations » jihadistes.
Un officier burkinabè explique que « les forces combattantes adoptent désormais une posture proactive sur le front et prennent l’initiative dans la traque des terroristes ».
L’Agence d’information du Burkina (AIB, média d’Etat) a annoncé l’élimination fin octobre « d’un chef terroriste » du Jnim accusé de « plusieurs attaques » contre l’armée et ses supplétifs.
L’Aib a également affirmé que des « quinze terroristes » avaient été neutralisés fin juillet dans une forêt dans le nord du pays, près du Mali.
« Avec la multiplication des Bataillons d’Intervention Rapide (BIR), il y a un meilleur maillage du territoire et le retour de l’armée dans certaines localités qui avaient été délaissées », abonde un analyste politique burkinabè.
Fin octobre, le Premier ministre Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo a déclaré que « la situation sécuritaire au Burkina Faso s’améliore de façon très significative et de façon constante », avançant un taux de plus de 74 % du territoire contrôlé.
« Dans les semaines et les mois à venir vous allez être témoin des progressions de nos braves combattants pour reconquérir jusqu’au dernier centimètre carré de la surface du Burkina Faso », avait-il ajouté dans un entretien au média russe RT, en marge du sommet Russie-Afrique à Moscou.
Mais ces chiffres restent très difficiles à vérifier de manière indépendante dans un pays où « les journalistes n’osent plus évoquer les sujets liés à la guerre » de peur « d’emprisonnement, voire de disparition forcée », nuance Abdel Nasser Elyessa.
