Il y a dans la posture actuelle de l’opposition sénégalaise, une étrange gravité, presque solennelle, qui pourrait séduire les partisans d’un État de droit. Elle se dit vigilante, intransigeante même, sur le respect des garanties judiciaires, des délais légaux, des procédures régulières. Elle parle de droits, invoque la Constitution, s’appuie sur les conventions internationales. Elle redécouvre, soudainement, la noblesse de la règle de droit.
Mais cette conscience tardive est lourde de silence. Car il n’est pas inutile de rappeler qu’à peine un an plus tôt, ces certains de ces hommes , pas tous, juchés sur les hauteurs d’un pouvoir qu’ils croyaient inébranlable, foulaient du pied les principes qu’ils célèbrent aujourd’hui. Ils se moquaient des formes, méprisaient les procédures, muselaient les voix discordantes. La justice n’était qu’un théâtre de convenance : des juges devenus accessoires, des procureurs convertis en croisés politiques, et les délais, des instruments d’agonie judiciaire pour les opposants.
Ce revirement n’est pas le fruit d’une conversion morale. Il est le symptôme d’une vérité plus amère : ils savaient. Ceux qui exigent aujourd’hui le respect intégral de leurs droits, droits que leur garantira pleinement un régime soucieux de restaurer l’État républicain, démontrent par leur insistance même , qu’ils n’ignoraient rien des principes qu’ils n’ont pas toujours respectés . Leur mémoire actuelle est la preuve de leur conscience passée.
Ils savaient que la détention sans jugement était une violence. Que l’emprisonnement préventif ne doit pas servir à étouffer une ambition politique. Que la séparation des pouvoirs ne se négocie pas selon les intérêts du jour. Mais ils ont fermé les yeux. Ils ont souvent tout piétiné , non par erreur, mais par stratégie. Ils le faisaient pour défendre un système, pour protéger des privilèges, verrouiller une mécanique de prédation, maintenir une impunité à l’abri de toute contestation. Le droit n’était, pour eux, qu’un outil parmi d’autres : malléable, instrumental, subordonné à la logique du clan.
Aujourd’hui, ils jouent les légalistes. Ils invoquent le droit comme un rempart sacré, un refuge moral. Mais on ne peut revêtir la toge de la vertu après avoir saccagé l’enceinte du temple. Leur plaidoyer pour la justice n’est pas illégitime ,car , en démocratie, les droits sont inaliénables. Mais ils restent entachés d’un lourd passé d’abus, que ni le changement de régime ni la posture d’opposant ne sauraient effacer sans une forme de repentance politique.
Le Sénégal ne doit pas tomber dans le piège d’une justice de revanche. Mais il ne peut non plus, au nom d’un apaisement creux, ignorer les responsabilités. La vraie réconciliation passe par la vérité, et la vérité commence par une reconnaissance claire des fautes. Il ne s’agit pas de poursuivre pour punir, mais de nommer les dérives, d’en comprendre les mécanismes, et de les prévenir pour l’avenir. Car un pays qui amnistie sans mémoire se condamne à répéter ses naufrages. « Celui qui ne connaît pas son histoire est condamné à la revivre »
Et plus jamais un homme, fût-il élu au sommet de l’État, ne devra se croire si grand, si irremplaçable, qu’il en vienne à confondre sa volonté avec celle du peuple. Le Sénégal n’est pas un décor au service d’un ego. La légitimité, si forte soit-elle au soir d’une élection, ne confère ni omniscience ni infaillibilité. Elle engage au contraire à l’écoute, à la mesure, à la fidélité constante aux intérêts réels des citoyens. Ce pays n’a plus les moyens de supporter un autre règne d’arrogance solitaire, où les institutions deviennent accessoires, les voix dissidentes suspectes, et le bien commun sacrifié à l’ambition d’un seul. La politique, dans une République digne de ce nom, n’est pas le prolongement des désirs d’un homme : elle est l’organisation des espoirs d’un peuple.
Dans l’histoire tourmentée des peuples, le silence n’est jamais univoque. Tantôt il trahit, tantôt il sauve. Il peut être repli complice ou dignité en veille. Dans le Sénégal des dernières années, face à un régime devenu sourd à la raison, obsédé par la répression et fasciné par sa propre impunité, le silence a pris des visages multiples. Il fut peur pour certains, prudence pour d’autres, mais aussi et surtout résistance silencieuse pour beaucoup. Ce pouvoir de plus en plus arbitraire, que l’on pourrait qualifier de délire gouvernant, n’a pas seulement affronté les voix dissidentes ; il a buté, sans le comprendre, contre une masse muette que rien ne pouvait ni acheter ni soumettre.
Cette contribution est, en quelque sorte, une réponse directe à ceux qui reprochent encore à certains Sénégalais de ne pas s’être suffisamment battus, de ne pas avoir pris la parole quand le régime faisait pleuvoir les interdictions, les arrestations, les tirs et les procès iniques. Mais dans toute dictature qui subsiste à travers des simulacres de démocratie , comme les élections , les renversements ne se font jamais uniquement par l’agitation de la rue ou la voix des porte-étendards. Ils se forgent dans la profondeur des blessures silencieuses, dans le secret des indignations rentrées, dans la patience désespérée d’un peuple qui attend son heure.
Il en va du silence de nombreux hauts fonctionnaires qui , loin d’être une démission, relevait souvent d’un sens aigu de l’État et d’une fidélité républicaine encadrée par l’obligation de réserve. Ce devoir de discrétion, inscrit dans les textes régissant la fonction publique, fut pour certains une forme de résistance digne.
L’histoire sénégalaise, pourtant, avait déjà écrit cette leçon. Au XVIIe siècle, le Damel Daou Demba, souverain du Cayor, poussa l’arbitraire si loin qu’il en vint à martyriser son propre peuple, méprisant ses souffrances, étouffant ses voix. Mais ce peuple, conduit par l’intelligence politique de Kocc Barma Fall, sut reprendre son destin en main et l’éjecta du pouvoir. Ce renversement fut moins une insurrection qu’un acte de souveraineté populaire, une alchimie entre mémoire, dignité et ruse collective. Le message était clair : l’âme sénégalaise peut supporter longtemps, mais jamais à l’infini. Lorsqu’elle se lève, elle tranche net. Ce vieux ressort populaire, qu’ignorait l’ancien régime, se retrouve intact dans la révolution silencieuse du 24 mars 2024.
Plus proche de nous, une autre figure illustre cette force tranquille et indestructible : Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur du mouridisme. Opposé à la violence, il offrit son martyr à l’Afrique entière, refusant la confrontation armée face à l’empire colonial, préférant affronter l’exil, les vaines tentatives d’humiliation et la déportation en ne cédant point à la compromission. Par ce choix éthique et mystique, il plaça la vérité au-dessus de la puissance immédiate. Aujourd’hui, son legs dépasse la simple obédience religieuse : le mouridisme est devenu une culture autonome, une civilisation du travail, de la dignité et de la conquête sociale.
Nietzsche nous avait prévenus : « Partout où j’ai rencontré la vie, j’ai trouvé la volonté de puissance ; et même dans la volonté de celui qui obéit, j’ai trouvé la volonté d’être maître. » Il en fut ainsi au Sénégal. Ceux qui sont restés physiquement à l’écart du tumulte ne l’étaient pas par insensibilité. Leur silence fut une maturation, une tension contenue. De cette douleur est née une conscience plus aiguë, une volonté plus claire.
Ce silence, loin d’être abandon, fut choix de vie, stratégie de survie, mais aussi méditation féconde sur l’état du pays. Et c’est là tout le paradoxe : en cherchant à étouffer les voix, le régime a fait proliférer les consciences. En imposant la peur, il a semé l’envie irrépressible de rupture. En croyant gouverner par la terreur, il a structuré une majorité agissante.
Le pouvoir, dans ses excès, dans l’évidence de ses dérives a produit les germes de sa propre destruction.
La révolution, dès lors, ne peut se résumer à ceux que l’histoire a vus. Elle inclut aussi ceux que l’histoire n’a pas encore entendus : les silencieux, les observateurs blessés, les abstinents contraints. Le 24 mars 2024, ce sont eux, en grande partie, qui ont mis fin aux lubies d’un piètre petit timonier. Non par fracas ni fureur, mais par décision froide, éclairée, irréversible.
Cette chute ne fut pas le fruit d’un sursaut improvisé, mais celui d’une longue germination. L’ancien régime, par ses excès, son autoritarisme , a contribué à construire, malgré lui, une majorité consciente, cohérente et redoutablement déterminée. Cette majorité n’a pas simplement voté : elle a jugé. Et dans ce verdict silencieux rendu par les urnes, il y avait toute la mémoire des humiliations, toute la charge des douleurs tues, toute la profondeur d’un refus devenu puissance.
Le silence, dans ce contexte, ne fut pas soumission. Il fut l’autre nom de la maturité politique. Et parfois, les révolutions les plus durables sont celles qui naissent dans le calme profond des âmes blessées.
Abdoulaye Ahmed SEYE,
Ancien Inspecteur Général des Finances