Face à la drogue, l’expertise vitale des « pairs-aidants »

Au cinquième étage d’un centre d’hébergement discret du XIVe arrondissement, l’odeur de propre tranche avec celle de la rue. Dans la cuisine commune, Diego, jeune toxicomane de 34 ans, surveille la cuisson de son riz. Sur son cou, un tatouage en lettres gothiques sonne comme une promesse: « Purification ».

Plus loin, assis sur son lit tiré au cordeau, Ider, 43 ans, joint les mains. « L’alcool m’a tout pris », souffle l’homme qui cherche un point d’ancrage pour ne pas sombrer. Il le trouve en la personne de David, qui se tient dans l’encadrement de la porte.

Cet homme de 51 ans n’est ni éducateur ni médecin. Ancien entrepreneur du BTP à la carrure solide, il a été « largué » par sa compagne car il se « détruisait à petit feu ». Abstinent depuis le 29 mai 2022 – il le répète tel un mantra – il est aujourd’hui salarié de l’association Aurore en tant que « pair-aidant ».

Son diplôme pour être ici, c’est trente ans de toxicomanie et une vie d’avant « pulvérisée ». « Je ne serai jamais guéri, mon abstinence, c’est juste pour aujourd’hui », confie-t-il avec humilité.

Une file s’étire devant son bureau. C’est l’heure de la distribution des chèques-services: 42 euros hebdomadaires alloués aux résidents pour s’alimenter. Une somme modeste qu’ils doivent réapprendre à gérer, premier pas vers l’autonomie.

David les guide dans cette réalité matérielle, sans jamais oublier d’où il vient. Pour les 48 résidents issus de la « grande marginalité », il est la preuve vivante qu’une sortie est possible. Ider l’observe avec respect: « Lui, il a du courage. Quand je le vois, ça me donne de la force ».

Pour Lucie Duquerroir, éducatrice spécialisée, ce binôme avec un ancien usager est devenu indispensable: « Il a des mots plus précis que nous. En deux secondes, il décode des situations qui nous échappent et crée une alliance là où nous mettons parfois des mois ».

Pour saisir l’autre visage de ce métier, direction la Goutte d’Or, dans le XVIIIe arrondissement. Ici, pas de chambres calmes, mais l’effervescence électrique au comptoir d’un CAARUD, un centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues.

L’objectif n’est pas l’abstinence immédiate, mais la « réduction des risques ». Il s’agit d’offrir des solutions réalistes face à des produits toujours plus agressifs, comme le « crack bleu » ou la cocaïne pure à 90% qui inonde le marché parisien.

 

– Capteurs essentiels –

Dans ce dispositif qui enregistre près de 60.000 passages par an, les pairs sont des capteurs essentiels. Derrière le comptoir d’échange de matériel, Fabrice s’active. Barbe taillée, joues creusées, 45 ans, il a l’élégance stricte et le verbe haut. Sa particularité ? Il est salarié et « consommateur actif ».

« Je suis l’exemple même de celui qui parle cash aux consommateurs qui viennent ici », lance-t-il. Il fume encore du crack, mais sa consommation est désormais contrôlée, « en dents de scie », pour un budget d’environ 80 euros par semaine. Loin des « sommes folles brûlées » par certains usagers à la dérive.

Son expertise est vitale pour décrypter « les mensonges » que les précaires se racontent à eux-mêmes. « L’excès d’assurance, c’est le facteur de risque numéro un », prévient-il, lucide. « Le produit te traîne, il est toujours avec toi, il ne faut jamais baisser la garde ».

À deux mètres, Karim, le doyen de l’équipe, pèse ses mots. Ses mains gonflées racontent les années d’injections. Stabilisé, ce batteur anime l’atelier musique pour rompre le tête-à-tête mortifère des toxicomanes avec la drogue. « Faire de l’argent, consommer, s’écrouler, ça occupait la journée », explique-t-il. « Si tu ne t’occupes pas, le produit est toujours dans ta tête, tu es en face de lui ».

Le pragmatisme de terrain se heurte pourtant à la rigidité des structures administratives. Dorothée Piérard, la directrice, milite pour une reconnaissance officielle de ce métier hybride: « On a une trentaine de pairs sur l’association, mais ils n’existent pas dans les conventions collectives ». Ils naviguent dans un flou statutaire, entre les injonctions paradoxales de la société: soigner sans punir, insérer sans stigmatiser.

David, Fabrice et Karim œuvrent sur deux rives: l’abstinence stricte et la consommation gérée. Deux méthodes complémentaires pour un seul but: redonner une dignité à ceux que la ville ne regarde plus. « L’estime de soi, c’est ça qui te tient », conclut Fabrice en rangeant des kits stériles et des pipes à crack. « Se laver, être à l’heure, avoir des collègues, ça aide beaucoup ».

AFP

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