L’eau, enjeu dangereux de la guerre au Moyen-Orient

Les attaques contre l’eau sont peu fréquentes en temps de guerre mais elles ont fait leur apparition dans le conflit au Moyen-Orient avec notamment des frappes sur des usines de dessalement d’eau de mer, un secteur vital pour des millions d’habitants dans la région.

Après un ultimatum de Donald Trump, menaçant de détruire les centrales électriques iraniennes si Téhéran ne rouvrait pas rapidement le détroit d’Ormuz, l’Iran a fait monter les enchères. Dans son viseur désormais : les usines de dessalement d’eau dans la région.

« Le premier qui ose s’attaquer à l’eau a déclenché une guerre qui est bien plus faramineuse que celle qu’on a aujourd’hui », prévient l’économiste de l’eau Esther Crauser-Delbourg, consultée début mars par l’AFP.

Quelles infrastructures ont été touchées ?

En Iran, les installations liées à la gestion de l’eau ont subi d’importants dégâts à la suite des frappes américaines-israéliennes, selon le gouvernement.

« Des dizaines d’installations de transmission et de traitement de l’eau » ont été visées lors de ces attaques qui ont « détruit des parties des réseaux d’approvisionnement critiques », a détaillé dimanche le ministre de l’énergie, Abbas Aliabadi.

A Bahreïn, c’est une station de dessalement de l’eau de mer qui a été endommagée le 8 mars par une attaque de drones de Téhéran, menée en riposte à une attaque attribuée aux Etats-Unis contre une usine de désalinisation iranienne.

L’eau désalinisée, pourquoi c’est important ?

Dans une région parmi les plus arides du monde où la disponibilité de l’eau est dix fois inférieure à la moyenne mondiale selon la Banque mondiale, les usines de désalinisation ont un rôle vital pour l’économie et la consommation d’eau potable de ses millions d’habitants.

Environ 42% de la capacité mondiale de dessalement est présente au Moyen-Orient, montre une étude récente publiée dans la revue Nature. Aux Emirats arabes unis, 42% de l’eau potable provient de ces usines, 90% au Koweït, 86% à Oman et 70% en Arabie saoudite, détaille une note de l’Institut français des relations internationales (Ifri) de 2022.

« Là-bas, sans eau désalinisée, il n’y a rien », résume Esther Crauser-Delbourg. Cela est particulièrement stratégique dans les grandes métropoles comme Dubaï et Ryad.

Déjà en 2010, une note d’analyse de la CIA affirmait que « la perturbation des installations de déssalement dans la plupart des pays arabes pourrait avoir des conséquences plus graves que la perte de toute autre industrie ou matière première ».

Et en 2008, le site Wikileaks révélait un câble diplomatique américain disant que « Ryad devrait évacuer dans un délai d’une semaine », dans le cas où l’usine de désalinisation de Jubail qui l’alimente, ou ses oléoducs, étaient « gravement endommagés ou détruits ».

Quelles menaces pèsent sur elles ?

Outre les frappes, ces usines sont vulnérables aux coupures de courant qui les alimentaires et à d’éventuelles contaminations de l’eau de mer, notamment de marées noires, affirment plusieurs connaisseurs.

« On a renforcé la sécurité d’accès, les contrôles dans le périmètre immédiat des usines », détaille Philippe Bourdeaux, directeur de la zone déléguée Afrique/Moyen-Orient de l’entreprise française Veolia, qui alimente en eau désalinisée les régions de Mascate, Sour, et Salalah, à Oman, et de Jubail en Arabie saoudite.

« Les récents événements nous poussent bien sûr à être très attentifs. Nous suivons de très près la situation des installations », ajoute-t-il, précisant que « dans certains pays, les autorités ont mis des batteries de missiles autour des plus grosses usines, contre la menace drone ou missile ».

Pour les marées noires, les opérateurs disposent d’outils pour en diminuer les nuisances.

Quels sont les précédents ?

Quelques attaques contre des usines de désalinisation se sont produites au cours des dix dernières années : le Yémen et l’Arabie saoudite se sont mutuellement attaqués, et Gaza a subi des frappes israéliennes, rapporte le groupe de réflexion californien Pacific Institute qui tient un registre des conflits liés à l’eau. Avant 2016, il faut remonter à 1991 et la guerre du Golfe pour voir de telles attaques.

Quels effets en cas d’attaque ?

Ils peuvent aller de perturbations ponctuelles à des conséquences beaucoup plus lourdes si la situation dure. « On va notamment voir des grandes villes en exode. Et puis des rationnements », imagine Esther Crauser-Delbourg, avec des effets en chaîne sur l’économie : tourisme, industrie, et centres de données, très consommateurs d’eau pour être rafraichis.

Des garde-fous existants, tempère Philippe Bourdeaux de Veolia : les usines de désalinisation sont souvent interconnectées, ce qui peut limiter les conséquences de l’arrêt d’une seule usine, détaille-t-il.

Il ajoute qu’elles ont en général plusieurs jours, de deux à sept, de consommation en réserve, de quoi contenir les pénuries tant que les pannes ne durent pas trop longtemps.

AFP

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