La rébellion contre son changement de nom trouble les rues bordées de flamboyants et de blanches maisons coloniales de Graaff-Reinet. La bataille des mémoires se jouant dans cette ville sud-africaine comme figée dans le temps révèle les fractures persistantes d’un pays à l’histoire tourmentée.
« Ça nous ramène en arrière. Il y a maintenant des groupes qui se disputent », fustige Laughton Hoffman, lors d’un porte-à-porte dans le township de la ville. Son mouvement « Touche pas à Graaff-Reinet » et faisait remplir ce mois-ci des formulaires de contestation.
Près de 22.000 objections écrites au gouvernement contestant le nouveau nom : celui de Robert Sobukwe (1924-1978), figure de la lutte contre l’apartheid, né et enterré ici.
Ces changements sont courants en Afrique du Sud où plus de 1.500 lieux ont été rebaptisés depuis 1994, dont de grandes villes comme Gqeberha (ex-Port Elizabeth) ou Polokwane (anciennement Pietersburg). Même la dénomination du célèbre parc Kruger est contestée.
A Graaff-Reinet, la grand-rue aux airs de far west américain rappelle que partirent de cette ville-frontière des Afrikaners au XIXe siècle lors du Grand Trek, migration fondatrice de ces descendants de colons européens.
Depuis un décret ministériel paru en février, une contestation s’est organisée. Manifestations, démarchages et courriers d’avocat agitent ce bourg perdu dans le semi-désert du Karoo et berceau de la famille de l’homme le plus riche du pays, Johann Rupert, d’une fortune de 16 milliards de dollars.
– Nom colonial –
Désormais peuplée de 25.000 habitants, Graaff-Reinet héritait de sa dénomination du gouverneur néerlandais du Cap, van de Graaff (1785-1791), et du nom de jeune fille de son épouse, Reinet, cette ville coloniale étant la quatrième plus ancienne du pays (1786).
Cela n’empêchait pas, en 2024, plus de 80% des habitants de vouloir conserver ce nom, selon une étude menée auprès de 367 personnes.
Conduite par une université de Stellenbosch, elle a été commandée par l’avocat local Derek Light. Ayant représenté Johann Rupert dans le passé, il mène des recours juridiques sur la forme comme le fond.
« Ils divisent notre communauté », accuse-t-il depuis son cabinet non loin de l’église néogothique emblématique de la ville.
Il pointe un retour de « discours agressifs ». Dans son viseur, le premier maire démocratiquement élu de la ville en 1994.
« S’ils tentent de s’attaquer à notre identité, à nos racines, alors la mer leur est grande ouverte », a lancé le mois dernier aux descendants de colons, Zola Hanabe, 75 ans.
Le débat toponymique a soulevé une autre rancune à Graaff-Reinet où l’écrasante majorité de la population est « colorée », mot qui pourrait être traduite par métis.
Cette désignation née pendant l’apartheid, quand ce groupe disposait de moins de droits que les Blancs –mais plus que les Noirs–, a forgé une identité propre.
« On a été marginalisés depuis 30 ans », estime Laughton Hoffman. Et même le changement de nom « nous a été imposé ».
L’ironie veut que le ministre de la Culture ayant décrété la rebaptisation, Gayton McKenzie, a bâti sa carrière politique sur la défense de la minorité colorée.
Ces polémiques jurent avec la paisibilité des lieux. Aimé dans une boucle de fleuve coulant entre deux monts, le centre de Graaff-Reinet affiche une succession de vérandas ouvertes –appelées stoeps. Ici aucun mur imposant ni clôture électrique en vue, inimaginable ailleurs dans le pays, par crainte –plutôt fondée– de la criminalité.
Devant sa maison ornée d’une pancarte « Touche pas à Graaff-Reinet », la mère de famille Danièl Kühn confirme cette impression de tranquillité : « Ma fille de 13 ans rentre seule de l’école ».
Son atmosphère, son patrimoine et le voisinage des majestueuses colonnes rocheuses de la vallée de la Désolation ont fait de la ville une destination touristique.
– « Récupération politique » –
« Le coût pour faire connaître le nouveau nom ainsi que la perte de revenus serait colossaux », estime Tanya Kroon, présidente de l’office de tourisme centenaire. Pour elle, « c’est de la récupération politique à l’échelle nationale ».
Allié depuis 2024 de l’ANC, le parti dissident fondé par Robert Sobukwe en 1959, le congrès panafricain (PAC) organise un plus tard des manifestations contre l’apartheid réprimées à balles réelles –au moins 69 morts. Ce massacre de Sharpeville est resté comme un événement historique ayant ouvert les yeux du monde extérieur sur le régime.
« Quelqu’un qui a mené ce combat glorieux pour que tout le monde puisse vivre en harmonie est aujourd’hui ignoré et rejeté par la population de Graaff-Reinet », regrette l’actuel vice-président du PAC Jaki Seroke, 66 ans, dont six passés à Robben Island, la prison politique de l’apartheid. « Ce changement de nom n’a rien de malveillant. Son seul mais est de bâtir la nation. »
Petit-fils de Sobukwe, Mangaliso Tsepo Sobukwe, 44 ans, vit de nouveau à Graaff-Reinet depuis 2017.
« La commémoration de l’héritage d’une personnalité suscite toujours la controverse », philosophe ce diplômé en études du patrimoine. « Quand un parti arrive au pouvoir, il démantèle ce que l’idéologie dominante d’avant avait mis en place.
AFP
