CAN, réseaux sociaux et « fitna » : les médias en tort

Dans son sens originel, la « fitna » renvoie à la discorde, au trouble qui fragilise la cohésion d’une communauté. À l’ère des réseaux sociaux, elle se manifeste par des polémiques émotionnelles, souvent construites loin des faits, mais capables de s’imposer comme des réalités à force d’amplification numérique.

À chaque Coupe d’Afrique des Nations, ce mécanisme s’active. Le football africain, espace de communion populaire, devient un terrain de rivalités artificielles et de débats poussés à l’extrême. La passion sportive est happée par la logique du clash, où l’émotion prend le pas sur l’analyse.

Les réseaux sociaux sont le premier laboratoire de cette « fitna » moderne. Victoires et défaites y sont immédiatement transformées en contenus viraux. Ce qui compte n’est plus tant ce qui s’est passé sur le terrain que ce qui fait réagir en ligne. Le débat se construit selon les règles de l’algorithme, pas celles du jeu.

Le basculement intervient lorsque ces polémiques numériques deviennent la matière première de l’agenda médiatique. De plus en plus, les sujets traités par les médias naissent d’abord sur les réseaux sociaux. Ils y prennent source. Le buzz précède l’enquête, la tendance dicte quelques fois la ligne éditoriale. Là où les journalistes devraient déconstruire, certains se contentent de relayer.

À cette mécanique s’ajoute un autre phénomène, plus discret mais tout aussi structurant : l’intérêt de certains médias occidentaux pour ces polémiques africaines. Des débats nés sur les réseaux sociaux autour d’une finale ou d’une décision arbitrale sont repris, souvent hors contexte, puis amplifiés comme des symptômes récurrents du football africain. La controverse devient alors un angle éditorial rentable, plus visible que l’analyse sportive elle-même.

Cette surmédiatisation sélective entretient des narratifs réducteurs et renforce des débats inutiles, au détriment de la qualité du jeu, de l’organisation ou des performances réelles. Le football africain n’est plus raconté pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il fait “réagir”.

Résultat : la frontière entre virtuel et réel s’efface. Des discours de haine, d’abord confinés aux plateformes sociales, gagnent l’espace public. Les perceptions se figent, les tensions s’installent et la « fitna » numérique devient un fait social.

Face à cela, la responsabilité est collective. Concernant les internautes, ils sont invités à plus de discernement. Pour les influenceurs, leur conscience est interpellée, par rapport à leur pouvoir d’amplification. Aux médias africains et occidentaux, surtout, dont le rôle n’est pas d’exploiter la polémique, mais de la contextualiser, il est demandé de relativiser et de déconstruire le cancan.

Mais, cette responsabilité ne peut s’arrêter à une simple posture d’observateur ou de relais. Le rôle des médias, des journalistes et des acteurs de l’information n’est pas seulement d’utiliser les réseaux sociaux comme source ou comme caisse de résonance des contenus viraux. Il est, surtout, d’intervenir de manière ingénieuse et pédagogique pour aider le public à faire le tri, à hiérarchiser l’information et à distinguer les faits des émotions.

Dans un espace numérique saturé, imposer des sources fiables, rappeler le contexte, redonner de la profondeur au débat devient un acte presque militant. À défaut, la « fitna » gagne du terrain, l’algorithme remplace l’analyse, et la passion sportive se transforme en conflit permanent. Informer, aujourd’hui, c’est aussi résister à la facilité du buzz pour restaurer la confiance, la nuance et l’intelligence collective.

Mamadou Diagne
Journaliste – Brand and Communication Manager

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