Du 20 au 25 décembre 2025, le Président Bassirou Diomaye Faye est attendu en Casamance pour une tournée économique présentée comme l’acte fondateur du Plan Diomaye pour la Casamance (PDC). Plus qu’un déplacement présidentiel, cette visite constitue un test politique majeur : celui de la capacité de l’État à transformer une paix fragile en développement réel, visible et partagé.
Depuis plus de quarante ans, la Casamance porte les stigmates d’un conflit long et douloureux. Aujourd’hui, alors que les armes se taisent progressivement et que des accords récents ont permis des avancées significatives, une évidence s’impose : la paix durable ne se décrète pas, elle se construit. Et elle se construit par la justice, la sécurité, l’inclusion et l’économie.
Développer sans désenclaver n’a jamais fonctionné
Les attentes des populations sont claires. Le désenclavement demeure la priorité absolue. Routes impraticables, liaisons maritimes insuffisantes, infrastructures inachevées : sans mobilité, il n’y a ni commerce, ni agriculture compétitive, ni tourisme durable. La tournée présidentielle est attendue sur ce terrain précis, non pour des annonces symboliques, mais pour des engagements chiffrés, datés et suivis.
L’agriculture, pilier économique et social de la Casamance, ne peut être relancée sans investissements massifs et ciblés. Riz, anacarde, fruits, pêche artisanale : les producteurs demandent des équipements, des financements accessibles et une véritable sécurisation foncière. Sans cela, le Plan Diomaye restera un catalogue d’intentions.
La paix ne peut être dissociée de la justice
Mais le développement économique, aussi nécessaire soit-il, ne peut faire oublier une exigence fondamentale : la justice et la reconnaissance des souffrances passées. Pour de nombreuses victimes du conflit, annoncer des projets sans aborder la mémoire, la réparation et la dignité humaine revient à bâtir sur du sable.
Le retour des déplacés en est l’illustration la plus sensible. Plus de 4 700 ménages sont déjà revenus dans leurs villages. Leur résilience force le respect, mais elle ne peut remplacer l’action publique. Déminage effectif, accès à la terre, écoles, postes de santé, eau potable : sans ces services de base, le retour n’est ni sûr ni durable.
Transparence et inclusion : les angles morts du Plan
La société civile casamançaise, riche d’une longue tradition d’engagement pour la paix, demande aujourd’hui de la clarté. Malgré l’annonce d’un taux d’exécution de 46 %, le contenu précis du Plan Diomaye reste flou. Quel budget global ? Quelles priorités sectorielles ? Quels indicateurs d’impact ? À ces questions légitimes, des réponses publiques et accessibles sont attendues.
Surtout, la Casamance ne peut plus être pensée uniquement depuis Dakar. Les collectivités territoriales, les élus locaux, les organisations paysannes, les autorités traditionnelles et religieuses doivent être associés non seulement à l’exécution, mais à la conception et au suivi des politiques publiques. Sans appropriation locale, aucun plan ne peut réussir.
Jeunes et femmes : le cœur de la stabilité future
Le chômage des jeunes et la précarité des femmes constituent des bombes sociales silencieuses. Former, employer, autonomiser : voilà les véritables garanties contre toute rechute de l’instabilité. La Casamance regorge de potentialités humaines. Encore faut-il que les politiques publiques transforment ces potentialités en opportunités concrètes.
Un acte politique au-delà des annonces
Cette tournée ne sera pas le lieu de négociations formelles avec les factions armées. Elle est néanmoins un acte politique fort. Elle rassure les populations, envoie un signal aux investisseurs et rappelle que l’État avance. Elle doit aussi valoriser les artisans civils de la paix : chefs coutumiers, femmes médiatrices, acteurs associatifs, souvent oubliés, mais essentiels.
La dernière étape de la paix
En Casamance, la paix n’est plus seulement une affaire de soldats et d’accords. Elle est devenue une question de terres déminées, de routes praticables, d’emplois décents et de dignité retrouvée.
La tournée présidentielle doit marquer cette bascule historique : celle où la boulangère, le paysan et l’entrepreneur comptent davantage que les armes.
Si cette visite parvient à transformer les promesses en actions lisibles, concertées et durables, alors la Casamance pourra enfin tourner la page du conflit.
À défaut, elle restera une paix inachevée, suspendue entre espoir et désillusion.
Amadou Sylla
Délégué Général de l’association SOS Casamance
Paris